Un Paris dense et actif

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Le parti d’un Paris à la fois dense et actif

Interview croisé Laurent Davezies - Pierre Mansat,

publié dans L’Autre Paris, journal des éluEs communistes de Paris, n° 4 avril-juin 2007

 

Laurent Davezies (*), vous soulignez l'effondrement de l'emploi à Paris, comment l’expliquez vous ?

Laurent Davezies : Effectivement, Paris a connu un choc sur l'emploi dans les années 1990, après un choc sur sa population durant la décennie précédente. Ainsi, durant la décennie 1990, entre 160 000 et 215 000 emplois ont été perdus. Ce fut donc un choc colossal pour la capitale, essentiellement lié à la récession de 1993, avec tout de même, sur la deuxième partie des années 1990, un gain d'emplois. Mais sur l’ensemble de la décennie le bilan est extrêmement négatif, ce qui pose un problème d’autant plus sérieux que depuis les années 2000 on assiste toujours à une baisse si l’on se réfère aux données sur l'emploi salarié privé, qui ne constitue pas l'intégralité de l'emploi sur une ville bien sûr mais qui reste un bon indicateur. Selon les dernières données de l'Unedic, entre décembre 2002 et décembre 2005, Paris a perdu 70 000 emplois salariés privés, ce qui est considérable : c'est à peu près l’équivalent d’une grosse ville moyenne française. Selon l’INSEE, l’emploi total (salariés et non salariés) n’a cessé de baisser entre 2000 et 2004, avec une perte de 40 000 emplois.  Donc il existe bien un déclin structurel de la fonction productive parisienne, au coeur de l'immense bassin d'emploi que constitue l'Ile-de-France, qui compte plus de 5 millions d'actifs.

Comment cela s'explique-t-il ? Selon moi, plusieurs facteurs s'additionnent. Certains disent qu’il s'agit d'un déplacement de l'activité qui s'étale en quittant Paris pour s’installer en périphérie ; personnellement, j'ai un grand doute là-dessus, car s'il s'agissait simplement d'un effet d'étalement, on aurait en 1ère et 2ème couronne une forte augmentation de l'emploi, du fait du déplacement de l'emploi parisien conjugué à la croissance de développement. Or, si la banlieue bénéficiait d'une croissance normale de l'emploi comme en province, et si on y ajoutait le transfert de l'activité parisienne, la banlieue marcherait « du feu de dieu ». Or ce n'est pas le cas, les performances de la banlieue et de l'Ile-de-France en général sont très médiocres. Bref, c'est plutôt un choc généralisé. On pense souvent que lorsqu'il y a une diminution de l'emploi à un endroit et une augmentation à un autre, il y a eu transfert, alors qu'en fait non : l'économie aujourd'hui fonctionne sur la destruction-création en permanence, et donc il y a des territoires où la création est plus forte que la destruction, et des territoires où c’est l’inverse. À Paris, on est plutôt dans le cas de destructions plus fortes que les créations, avec quelques effets de transfert, mais foncièrement ce n'est pas un étalement, c'est un problème global en Ile-de-France qui trouve largement son origine au coeur de la région.

D'autres explications soulignent que les entreprises se reconfigurent complètement, et ont ainsi des besoins nouveaux en terme immobilier alors que Paris n'a pas une offre correspondante et que cette offre là, les entreprises peuvent la trouver dans les Hauts-de-Seine par exemple, ou dans de nombreux secteurs, comme en Seine-Saint-Denis. Finalement, ce à quoi l’on assiste aujourd'hui bénéficie un peu à tout le monde, et notamment à la banlieue. La mauvaise nouvelle de l'effondrement parisien est une bonne nouvelle pour les 29 communes autour de Paris. Mais le problème reste que ces nouvelles localisations sont beaucoup moins efficaces en terme d'accessibilité pour tous les actifs de la région d'Ile-de-France. On voit très clairement que les pôles de développement de l'emploi se déplacent à l'Ouest alors que tout le monde sait bien qu'il y a un problème de rééquilibrage, même si certaines communes limitrophes à l’Est se développent économiquement aujourd’hui. Résultat, l’accessibilité mauvaise des entreprises explique pourquoi les travailleurs s’orientent vers l'usage de la voiture plutôt que des transports collectifs. Concernant l'emploi public jusqu'en 2002-2003, Paris est le seul département de France où ce type d’emploi diminue, alors qu'il augmente partout. Reste l'emploi des professions indépendantes qui lui est en augmentation. Finalement, Paris se spécialise dans la petite activité dite de matière grise.

 

Quelles sont d’après vous les limites actuelles des politiques publiques engagées ?

Laurent Davezies : La géographie du système productif en Ile-de-France est en train de se décaler par rapport à la géographie historique des systèmes de transport, et ce décalage est coûteux socialement, en accès à l'emploi, et coûteux au plan environnemental. Dans ce découplage qui est, pour une part, spontané, il y a quand même une composante qui est le résultat de la politique parisienne. Bien sûr ce ne sont pas les élus de la ville de Paris qui décident de casser l'économie francilienne, mais s'il y a des mécanismes lourds qui expliquent cela, il n'existe aucune politique qui essaie de contrer, de compenser ces tendances, ou de créer des opportunités. Cela pose d'énormes problèmes car il va falloir faire d'immenses efforts pour équiper des endroits qui, eux, ne sont pas suffisamment équipés en terme de transport. Surtout, il ne faudrait pas oublier que Paris est une formidable machine à fabriquer de la richesse qui doit être traitée avec soin. Or, la priorité aujourd’hui, c'est le confort des Parisiens et leurs avantages, et non la responsabilité d'une capitale à l'égard de l'Ile-de-France et de la France. Pour un parisien, l'évolution est géniale. Car à Paris, on est élu par les Parisiens, mais il est urgent de tenir une position responsable à l'égard de l'Ile-de-France...

 

Comment réagit l’élu aux analyses de Laurent Davezies ?

Pierre Mansat (*) : Si Laurent Davezies a raison, c'est très préoccupant, et cela me conforte dans la position qui est la mienne. Je pense en effet que la vitalité parisienne constitue d’abord un atout pour l’Ile-de-France. Et notamment par la mixité de fonction que Paris permet : dans la capitale, il y a à la fois des habitants et des activités de production. C’est pourquoi, tout affaiblissement d'une des deux composantes est dramatique tant du point de vue social que de celui de la production de richesses. À ce sujet, il y a bien des affrontements de conception. Certains pensent qu’il faut faire baisser " l’intensité" (sic) de la ville pour améliorer la qualité de la vie. Pour moi, c’est  malthusien et dramatique du point de vue de l'égalité, alors que nous assistons à une flambée des loyers et de l’immobilier. Résultat, les couches populaires et moyennes continuent de partir de Paris. Il faut donc prendre le parti d'un coeur à la fois dense et actif, et profiter ainsi de la proximité des infrastructures de transports.

D’ailleurs, la forte densité de Paris est très positive car les gens plébiscitent les quartiers très vivants et actifs, et là, nos analyses divergent un peu. Car, en tant qu'élus communistes, nous participons à une politique municipale qui essaie de contredire des tendances lourdes notamment au niveau du logement social : à Paris, on était tombé à 2000 logements produits, nous avons réalisé un effort inverse pour atteindre 4500 logements sociaux par an, objectif que nous avons  atteint en 2006. Nous tenons un bout de l'idée, la mixité, ce qui reste insuffisant par rapport aux mouvements qui affectent la capitale.

 

Laurent Davezies : Justement, n'y a-t-il pas quand même un problème sur cette politique sociale ? Paris est riche et constitue un système complexe, paradoxal. D'un côté, des riches qui s'enrichissent, et de l'autre côté, des très pauvres. Résultat, la question sociale à Paris est en train de devenir non plus la question des actifs modestes, mais celle du logement des gens misérables qui constitue en soit une problématique spécifique, mais cela n'est pas la question sociale urbaine. Or, seule celle-ci pourrait permettre que les actifs modestes de Paris habitent Paris. Et je ne suis pas sûr que la politique du logement social aujourd'hui réponde à cette question des actifs modestes.

 

Pierre Mansat : Mais le logement social  répond aux besoins de 70% des demandeurs de logement qui sont ceux que vous décrivez, donc la réponse à apporter est sans doute dans l'offre quantitative : 4500 c'est bien mais c'est peu par rapport aux besoins. Il en faudrait sans doute beaucoup plus pour résister aux mouvements spéculatifs, on ne construit pas suffisamment, et pas assez haut.

D’autre part, nous ne pouvons plus raisonner seulement dans les limites administratives parisiennes, cela n’a en effet plus aucun sens. C’est un débat à venir, notamment sur le fait de décider comment on répartit différemment les richesses. Une réforme profonde du fonds de solidarité de la région Ile-de-France est nécessaire : il s’agit de rendre plus efficace cette répartition, et poser les questions de la taxe professionnelle, des droits de mutation, et d’une possible mutualisation. Un fonds d'investissement dont la destination serait la première couronne pourrait être mis en place.

À Paris, nous sommes donc partisans d'un effort important pour développer l'emploi dans le tertiaire, aider la recherche, les PME PMI qui ne trouvent pas de place, soutenir l'émergence de nouveaux quartiers d'activité dans le Nord Est, accélérer le renouvellement des quartiers centraux d'affaires qui sont inadaptés et enfin organiser, ensemble, le développement de la première couronne, notamment à travers la Conférence Métropolitaine.

Bien sûr, nous sommes pour le rééquilibrage avec la première couronne, particulièrement à l’Est et au Nord-Est, mais dans le système métropolitain Paris est un moteur qu'il faut pousser et prendre en compte.

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(*) Laurent Davezies, professeur à l’Institut d’Urbanisme de Paris ( université ParisXII Val-de-Marne.

Pierre Mansat, adjoint au Maire de Paris chargé des relations avec les collectivités territoriales d’Ile-de-France. 
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